Créer de manière plus responsable 
avec l’éco-conception graphique

31 octobre 2022
Rencontre avec Lucile Quero, directrice artistique engagée, auteure du 1ère livre sur l’éco-conception graphique en France !

Bonjour Lucile ! Pour te présenter à nos lecteurs, peux-tu nous raconter ton parcours et comment tu es devenue une graphiste éco-responsable !

Hello ! Alors j’ai commencé par une prépa artistique parce que j’étais très intéressée par le monde de l’art notamment l’art appliqué. Cela m’a permis de toucher à tout : architecture, mode, graphisme…et c’est ce que j’ai préféré ! J’ai choisi de poursuivre le cursus au sein d’une section « imprimé » et après ces deux années j’ai complété ma formation avec un Master en direction artistique numérique. A la sortie de mes études j’ai travaillé en agence de communication digitale à Paris. Une agence avec beaucoup de créatifs et donc une forme de compétition entre nous. Je n’ai pas trop apprécié l’ambiance ^^. J’ai tenu 1 an et je suis finalement partie 3 mois en Amérique Latine où un studio de création m’a embauchée. Nous étions 20 personnes avec plusieurs designers produits, des graphistes, et d’autres profils au sein d’une équipe super bienveillante ! J’ai repris goût à ce métier et goût à la création !
 
Je me suis alors interrogée sur ma consommation de viande car en Argentine ils en mangent beaucoup. Je n’aimais pas ça à la base et en me renseignant j’ai découvert que c’est très polluant. J’ai commencé par réduire puis totalement arrêter la viande puis le poisson. Ensuite je me suis mise au 0 déchet. Au bout des 3 mois je suis rentrée en France. J’ai retrouvé un poste de salariée dans une agence de communication digitale au sein de laquelle j’étais directrice artistique pour l’un des clients. Je n’étais pas alignée avec les valeurs de l’entreprise. Je suis restée 1 an et demi mais je me suis rapidement essoufflée… alors je me suis réinterrogée sur mon métier de graphiste. C’est un métier qui pollue, qui consomme beaucoup de ressources, d’énergie… La question que je me suis posée était alors : 

Est-ce que j’arrête ou est-ce qu‘on peut faire du graphisme de manière plus éco-responsable ? 

Je me suis alors intéressée à l’éco-conception qui existait en architecture et en conception de produits. Mais une telle démarche n’existait pas en graphisme et cela reste encore peu diffusé aujourd’hui. Du coup j’ai développé ma propre méthode en appliquant les principes d‘éco-conception au monde du graphisme. J’en ai parlé à l’agence dans laquelle je travaillais mais ils n’étaient pas encore prêts à changer leur méthode de création. Alors je me suis dit « je vais le faire moi-même avec mes propres clients ! ». Et je me suis mise à mon compte en créant mon studio spécialisé en éco-conception graphique : Ailes Design. J’ai testé ma méthode auprès de mes premiers clients à travers la création d’identités visuelles, de cartes de visites, de flyers, de packaging ou encore de sites internet pour lesquels je me suis intéressée au numérique responsable.

Comment définirais-tu l’éco-conception graphique et quel est son périmètre ? 

L’éco-conception graphique c’est inclure des réflexions environnementales dans son projet de création. Dès l’amont, il est important de poser les bonnes questions pour anticiper les usages et éviter les conséquences. Dans le cadre d’une identité visuelle par exemple, je pose pas mal de questions dès le départ car les règles changent en fonction du format print ou numérique. 

L’objectif du graphiste n’est alors plus seulement de créer du visuel mais d’introduire des questions sur la dimension RSE et environnementale dans le processus de création puis d'embarquer toutes les parties prenantes du projet graphique. J’ouvre le champ de la création et j’inclus l’imprimeur, le fabricant de papier, le consommateur et ce qu’il va en faire… donc finalement cela correspond à faire une analyse de cycle de vie de ce projet graphique. J’ai remanié le cycle de vie classique en incluant cette réflexion. J’ai fait un outil type ACV (Analyse de Cycle de Vie) que je transforme via une démarche systémique avec des questions telles que :  où est le projet est-il fabriqué ? où sera-t-il vendu / distribué ? combien de kilomètres seront parcourus ? quels matériaux seront nécessaires ? etc.
 
Quand on est à l’école on apprend que le client apporte le brief et que nous en tant que graphistes…on exécute ! Mais le designer a la responsabilité des choix de la création ! Il ne faut pas hésiter à poser un maximum de questions et à établir un éco-brief qui inclut ces réflexions environnementales.

Peux-tu nous donner un exemple de réalisation éco-conçue ? 

J’avais très envie de travailler avec des acteurs du changement donc j’ai beaucoup communiqué sur mes valeurs pour attirer ce type de clients plus ouverts à l’éco-conception. J’ai fait beaucoup d’identités visuelles dès le départ. J’adore la création d'images de marques engagées !

Par exemple, j’ai accompagné une personne qui a créé sa maison d’hôte en incluant des ateliers éco-responsables comme la création de savons artisanaux, etc. Il fallait que son identité graphique respire ça et que le packaging des savons puisse vivre à la fois sur print et aussi sur son site Internet et ses réseaux sociaux. On a fait un éco-brief ensemble, une ACV et mis en place une démarche systémique. Le résultat est une seule identité prévue pour les deux espaces print et numérique. J’ai cherché à créer un logo épuré très fin et à
utiliser une typographie qui consomme moins d’encre, à consommer moins d’encre en impression, en particulier pour les packagings des savons, à choisir un papier 100% recyclé et un imprimeur basé au Portugal pour limiter le temps de transport. Côté numérique, les règles sont quasiment inversées car plus il y a de blanc sur un écran plus il y a de leds allumées et plus on consomme de l’électricité.

Au delà du parti pris d'éco-conception graphique, cela peut également faire la différence par rapport à la concurrence, non ? 

Oui, on me pose souvent la question car cela peut sembler bizarre d’avoir une identité déclinée en 2 versions. Mais en réalité, ce n’est pas gênant car c’est la même base. C’est subtil, il s’agit de nuances seulement mais elles peuvent faire une grosse différence si on prend tous les des projets graphiques à l’échelle planétaire. Et en effet, une fois la démarche expliquée, cela parle souvent à leurs propres clients qui sont généralement eux-mêmes acteurs du changement, une cible engagée qui apprécie plus de transparence.

Veux-tu nous parler de ton livre et de la formation que tu proposes aux graphistes ?

Oui, avec plaisir ! J’ai beaucoup partagé sur le thème de l’éco-graphisme sur les réseaux sociaux, (LinkedIn, Insta) et sur mon blog. Plusieurs graphistes sont venus me poser des questions car ils rencontraient les mêmes problématiques que moi. A force de recevoir ces questions, je me suis dit que ce serait bien de transmettre tout ça. Donc j’ai décidé d’écrire un livre. Je m’étais faite une base de données assez conséquente. Au départ je l’avais faite pour moi mais je trouvais ça un peu égoïste de la garder pour moi alors que ça pouvait intéresser plein de designers graphiques ! Je ne pensais pas écrire un livre un jour mais c’était un bon moyen de partager ma démarche ! J’ai donc rédigé « Le guide de la création responsable » et fait une campagne de crowdfunding surUlule. Je voulais le faire en vrai ce livre… physiquement pour montrer qu’il est possible de faire un livre entièrement éco-conçu ! Grâce à la campagne de financement j’ai pu imprimer 180 exemplaires !
 
J’ai eu de très bons retours des graphistes qui l’ont commandé. Mais je me suis aussi rendu compte que c’était très théorique et pas assez pratique. En tant que graphiste, on a des « tips » à mettre en place, des outils à utiliser pour éco-concevoir nos créations...Donc j’ai décidé de créer la formation Graphisme&Co avec des supports vidéos, pdf, etc. J’ai pensé que ce serait une bonne idée pour compléter le livre. La première session a été lancée en février 2022 et depuis beaucoup de personnes me contactent. J’ai même été abordée par des écoles pour proposer des formations en éco-conception graphique. Donc maintenant je propose des prestations et de la formation en ligne ou en présentiel !

Et tu travailles actuellement sur l’identité et la mise en page d’un autre livre, n’est-ce pas :-) ?

Et pas n’importe lequel ! Après avoir travaillé ensemble pour l'identité graphique de l'une de tes clientes dans le cadre de beewö, j’ai été ravie que tu fasses à nouveau appel à moi pour la création graphique de ton livre sur le design de services éco-responsables. C’est super cool de pouvoir refaire un livre entièrement éco-conçu et c’est un nouveau challenge pour montrer qu’on peut créer de manière plus éco-responsable : couverture, mise en pages, illustration, choix du papier, etc. J’adore ! On va faire connaître l’éco-conception à encore plus de monde.
 
On a déjà choisi la couverture ensemble pour laquelle j’ai limité un maximum l’utilisation d’encre. Son taux d’encrage est à moins de 100%, en bichromie, et j’ai proposé une typo plus fine pour limiter aussi l’utilisation d’encre en impression. Côté papier on a décidé de garder le même que celui utilisé par le Pôle Eco-conception, ton éditeur, pour ses autres ouvrages. Il faudra également discuter avec l’imprimeur pour voir s’il a prévu un pelliculage, et plein d’autres questions ! Quant à l’intérieur c’est en cours !

Puisque le livre parle de design de service, que signifie « service » pour toi et quel lien fais-tu avec l’éco-conception graphique ? 

Un service pour moi c’est une expérience complète qui emmène l’utilisateur d’un point A à un point B. Il vient avec un besoin ou une demande et on lui apporte une solution à travers une expérience.
 
D’ailleurs, j’ai récemment participé à un séminaire focalisé sur l’entrepreneuriat. Or je n’ai pas trouvé l’expérience de ce séminaire super en termes d’éco-responsabilité. Tous les gobelets pour le café, la distribution de plein de goodies que l’on ne va jamais réutiliser… ! L’expérience de service en tant que tel je ne l’ai pas trop appréciée même si le contenu des conférences était génial. Les gens réfléchissent à la finalité et pas tout au cheminement pour arriver à l’objectif voulu. Il faut qu’ils aiment l’expérience donc on leur donne des cadeaux sans penser aux conséquences et aux impacts que cela peut avoir !
 
En graphisme c’est pareil…on s’interroge sur ce qui va faire vendre le plus, ce qui va plaire le plus et pousser à l’achat… C’est dommage que ce soit le seul but ! Le graphisme peut être un outil super puissant pour faire passer des messages et on peut l’utiliser pour complètement autre chose.
 
Design de services et graphisme éco-responsables sont hyper complémentaires ! 

On le voit bien avec cet exemple dans l’événementiel. 

Un dernier mot ou une phrase que tu veux que l’on retienne ?

La chose à retenir c’est de se poser des questions, de ne pas foncer tête baissée sur son ordinateur et sa création mais s’interroger à toutes les étapes du projet ! Et il existe bien souvent des réponses toutes simples ! Certaines personnes me disent « ah t’es végétarienne, je ne pourrais pas… », ça leur semble hors de portée. 

Mais on n’est pas obligé de tout faire parfaitement. On peut déjà faire mieux, avoir moins d’impacts et ouvrir la porte à d’autres pour se poser les bonnes questions, trouver des solutions plus vertueuses… 

J’aime bien dire aux graphistes de prendre ça comme un jeu et pas comme une contrainte. On trouve des solutions intéressantes à partir de ces règles là et on peut aboutir à des créations bien plus innovantes !

Liens utiles :


Infos utiles : 

Illustrations réalisées par Lucile Quero.
Photos réalisées par Guillaume Kolb et fournies par Lucile Quero.
Lucile Quero (studio Ailes Design) fait partie des experts du réseau de beewö, pour en savoir plus consultez la page raison d'être !

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