Le design systémique et régénératif pour soigner les écosystèmes
 

24 août 2022
Rencontre avec Fabrice Liut. Designer d’interfaces puis spécialiste du Design Sprint, il est devenu un réel ambassadeur du design systémique et régénératif !

Bonjour Fabrice ! Pour commencer, je te laisse nous présenter ton parcours et tes centres d’intérêt…

Hello ! Et bien j’ai commencé en tant que designer d’interfaces à concevoir des sites web et applications mobiles dans un studio web co-créé il y a 12-13 ans avec 2 amis développeurs. On s’est vite rendu compte qu’on avait besoin d’être tout le temps en avance sur les méthodes de travail. Donc on a regardé tout ce qui était agilité, design thinking et UX design. On a expérimenté pas mal de choses et on a beaucoup appris ! De mon côté, j’ai bien accroché avec le format Design Sprint. C’était intéressant d’être à l’avant-garde et la recette fonctionne bien même avec des personnes quine sont pas habituées au travail collaboratif. Par la suite je suis venu m’installer à Lyon en tant qu’indépendant spécialisé sur le Design Sprint. J’ai monté une communauté de facilitateurs et de designers, pour échanger et faire effet boule de neige les uns avec les autres.
 
J’ai commencé à m’intéresser à l’approche systémique avant le covid. Le Design Sprint commence toujours avec une grande question, une problématique à traiter. Mais je me rendais compte que le cheminement n’était pas le bon, qu’on ne captait pas les origines de ces problématiques. J’ai alors commencé à travailler sur des représentations systémiques. Mon cerveau fonctionne comme ça donc ça a explosé en moi ! J’avais trouvé le moyen d’explorer des sujets et des problématiques complexes. Puis en creusant je suis tombé sur le biomimétisme car les systèmes complexes que l’on connait le mieux ce sont les systèmes naturels.
 
Faire des design sprints sur des sujets qui ne servent à rien me semble aujourd’hui inutile. Donc je prône le fait de remonter sur un niveau d’abstraction qui s’avèrent essentiel pour capter toute la complexité d’un sujet donné et s’y attaquer. Le covid a plongé les entreprises dans une forme de nécessité de retravailler leur stratégie. Aujourd’hui je collabore avec des agences comme le Playgrnd et Design Sprint Ltd. J’apporte mon expertise et leur permet d’aller plus loin avec leurs clients respectifs, aborder des projets de transformation internes, d’évolution des business models, d’approches plus écologiques.
 
Plus récemment, je me suis intéressé aux approches régénératives pour avoir des entreprises qui, à terme, auront la capacité de soigner la société dans laquelle on est, les écosystèmes qui nous entourent, etc. Pour avoir une telle approche, on est forcément en situation complexe donc on a besoin de la systémie et du biomimétisme. 

Comment définirais-tu le design systémique ? 

L'approche systémique est une manière de voir le monde selon laquelle tout est système. Un objet, un produit, un service, une organisation, notre planète...Il est alors possible d'utiliser les outils et méthodes venant des différentes sciences des systèmes complexes pour nos démarches design lorsque l'on souhaite adresser des problématiques complexes. Étudier et visualiser toutes choses comme un système permet de porter un regard plus conscient pour des décisions plus éclairées. Le Design Systémique c’est donc arriver à considérer un service, un produit, une organisation, un groupe de travail, etc. sous la forme de systèmes et voir tout ça comme des éléments en interactions que l’on peut visualiser, modéliser, analyser pour se rendre compte de certaines choses et pouvoir agir dessus de manière beaucoup plus cohérente.

Peux-tu nous en dire plus également sur la notion de design régénératif ?

Le terme en lui-même est de plus en plus utilisé depuis 6-7 mois mais certains l’utilisent depuis plus longtemps dont la communauté du Design Circulaire. Pour faire simple, à chaque fois que l’on fait une action entant qu’humain ou qu’organisation, soit ça part sur quelque chose de dégénératif soit sur quelque chose de régénératif. Par exemple, boire 5 bières ou ne manger que des fruits et légumes pendant 5j…la première option sera plutôt dégénérative pour mon organisme alors que la seconde sera régénérative ! De manière plus sérieuse, cela revient à s’interroger sur le fait d’être utile à ses clients mais impactant sur le reste du système…ou bénéfique pour tout le système ! L’objectif est d’essayer d’avoir des actions qui mises toutes ensemble dans la balance sont plutôt bénéfiques pour ceux que l’on sert, l’organisation, la dimension écologique et tous les systèmes qui sont autour. Régénérer est une direction, une tension que tout le monde peut nourrir et alimenter au quotidien quelle que soit sa pratique. Et le design régénératif tente d’apporter de la connaissance, des outils et des modèles pour faciliter le passage à l’action dans ce sens.
  
Source : Le génie de Viktor. Schauberger, Naturaliste, de Alick Bartholomew aux éditions Le Courrier du Livre, 2003 

As-tu un exemple concret à nous partager ?

Oui, on peut prendre l’exemple de l’installation de panneaux photovoltaïques. Cela peut être dégénératif dans le cas où l’on négocierait avec le propriétaire pour avoir des hectares mais sans respect des politiques locales, de la biodiversité, etc. En revanche, cela peut devenir régénératif si avant d’implanter quoique ce soit, on va à la rencontre du territoire, des associations, des politiques, etc., on cartographie le territoire pour comprendre là où il est le plus judicieux de mettre en place panneaux. On est donc plus uniquement et seulement dans deal économique.
 
Un autre exemple typique et d’actualité : si on replante les mêmes arbres, en même temps et espacés alors la forêt est morte et les terres stériles, alors que si on réfléchit à la manière de créer un environnement biodynamique, de faire revenir les animaux, de semer des graines à la volée, etc. on redonnera naissance à cet espace.  

Que signifie « service » pour toi et quel lien fais-tu avec ces approches ?

Un service c’est quand il y a des humains qui ont des besoins et qu’on vient leur apporter les outils, les éléments qui peuvent leur être utiles pour répondre à ces besoins. Par exemple, j’ai besoin de manger mais je ne veux pas cuisiner, alors je vais aller au restaurant ou commander à emporter ou encore faire venir un cuisinier à domicile. L’exemple que je prenais en cours c’est le service de micro-mobilité avec les trottinettes. On a une appli bien faite, une trottinette qu’on récupère rapidement, etc. Mais si on veut connaitre la balance entre dégénératif et régénératif, on doit regarder comment les trottinettes sont produites et maintenues, l’organisation derrière, etc. donc on regarde le système complet et la balance change et on se rend compte qu’au final, le service n’est pas bénéfique pour la société ni pour la planète.

Connais-tu le Design de Services et quel positionnement lui donnes-tu ?

Je viens du numérique à la base donc j’ai travaillé sur la création d’objets numériques pour répondre à des besoins. En Design Sprint, on se rend compte que le service peut être délivré via autre chose qu’un outil numérique, comme un événement, etc. Le Design de Services c’est le service dans un sens très large. Le design numérique c’est juste une réponse à un besoin. Là, on va travailler sur la gouvernance, les processus de travail, etc. Le numérique et la technique peuvent créer un biais. On rentre un peu dans la philosophie ou l’éthique du designer mais cela pose parfois bien des questions. J’ai échangé avec une personne qui travaillait dans le domaine des sous-marins. Son job c'était de créer des services pour les gens qui travaillent dans ces sous-marins, pour améliorer l’espace, les objets, etc. Au début elle était totalement dans une approche de réponse au besoin donné. Mais petit à petit elle a évolué vers l’approche systémique et s’est retrouvée face à des questionnements plus larges. Il était difficile de ne pas perdre le sens de son métier dans un tel domaine car cela pose des questions économiques, politiques, etc. Par exemple, pourquoi un sous-marin est-il sous utilisé pendant des années puis démonté en 5 ans ? 

Selon toi le Design de Service est-il compatible avec le Design régénératif ?

Oui si l’on considère bien le service comme un système comme tu le fais et que non seulement on interroge son utilité, sa faisabilité et sa viabilité mais aussi on considère la "contrainte" régénérative en y répondant. La difficulté c’est que les différentes dimensions à analyser ne sont pas traitées par les mêmes personnes dans une organisation. Souvent l’écologie est un peu en dehors du scope et des urgences. Même s’il y a une prise de conscience, il est difficile pour un product owner par exemple de remonter, faire le cheminement interne vers la stratégie. Le projet devient plus costaud et complet, or il est difficile de trouver plus de budget et d'être hors roadmap. Il faut d’abord comprendre le besoin et faire un 1er diagnostic. Puis, et en fonction des résultats, poursuivre ou confier le projet soit à un designer systémique soit un designer plus pragmatique. On est obligé de rentrer dans les rouages, de prouver le gaspillage en temps et en argent, de faire ensemble. Prouver qu’une approche trop micro ne marche pas et proposer un rebond toujours dans la même roadmap et le même budget, et sans parler forcément de « démarche systémique » ou « régénérative ».

Un dernier mot ?

La plupart de nos systèmes humains tendent à dégénérer et de plus en plus vite… mais nous avons l’opportunité de mettre notre énergie humaine sur la régénération pour tenter de maintenir et de faire émerger d’autres manières de se développer en meilleure intégration dans notre environnement et à tous les niveaux. Comme je le disais précédemment, régénérer est une direction que tout le monde peut nourrir et alimenter au quotidien. 

Crédit image (entête) : photo de Ludwig Wallendorff lors d'un atelier de design systémique avec Fabrice et le Playgrnd


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